Reconfinement jour 16 (samedi 14 novembre 2020) — Mimi Barthélémy
Reconfinement jour 16 (samedi 14 novembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

De Rabat à Balma en 1980
Mimi Barthélémy
Haïti
1939-2013
A la rentrée universitaire 1980, j’ai participé à un stage de théâtre à l’Ecole Normale Supérieur de Rabat, animé par Mimi Barthélémy, invitée par ma collègue d’espagnol, Liliane Hasson. Travail sur le corps et la voix et montage d’un spectacle en fin de stage , me souvient-il.*
J’ai revu Mimi Barthélémy lors de son passage à Balma, en octobre 1998, aux 6e Rencontres de Conteurs à Toulouse et dans sa région. A la fin de son spectacle, nous avons évoqué non sans émotion, son passage au Maroc. De retour à Paris, elle m’envoya des photos du stage accompagnés de ces mots :
“Quel cadeau tu m’as fait en venant à mon spectacle de Balma. Cela m’a renvoyé à mes jeunes années et à une si belle rencontre avec vous à Rabat…”
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traductrice de plusieurs romanciers cubains dont Zoé Valdés et Reinaldo Arenas
On dit que l’art du conte est un art du détour. Eh bien, curieusement, c’est par le détour du théâtre que je me suis mise à conter. Je commençai par théâtraliser mes contes que je jouais dans des réseaux de théâtre. Je resterai toujours marquée par ces débuts, ainsi que par les influences qu’a eues sur ma formation le théâtre militant, en étant une conteuse de scène habitée par la passion de son île et célébrant son identité menacée et retrouvée. Lorsque rapidement je cesserai de théâtraliser mes histoires pour devenir une conteuse à voix nue, je me définirai toujours comme une conteuse de scène ; mon goût immodéré pour les planches en est en grande partie la cause.
J’aborde le conte avec mes acquis universitaires, mes acquis théâtraux et ma mentalité de femme du XXe siècle. Je me différencie ainsi dès le départ du conteur traditionnel du coin du feu. Ma pratique du conte commencera donc dans les années 1980 et bénéficiera d’un contexte politique riche de toutes les avancées des années précédentes, mai 68 compris, favorable à l’émergence des cultures minoritaires.
… De quelle manière chaque conteur revisite-t-il le récit transmis et comment le raconte-t-il à son tour ? Il ne peut pas décemment restituer au public les contes notés et recueillis par les ethnologues. La matière brute demande d’être réécrite, revisitée par celui qui les racontera. Quant au conte qui a été raconté de bouche à oreille, il sera forcément différent dans la bouche de celui qui le fera vivre.
Pour écrire mes propres versions des contes, j’ai d’abord fait un travail de traduction du créole au français, puisque ces contes d’origine rurale sont racontés en créole. Puis je me les suis réappropriés en y mettant ma patte, ma langue d’artiste, mon âme. Ma version gardait la patine créole, sa saveur et ses images, tout en étant écrite en français, dans mon français. Ce long travail de réappropriation me rendait ainsi auteur de ma propre version.
Le travail d’écriture est, en ce qui me concerne, un va-et-vient entre le travail sur table et le travail sur scène devant l’auditoire. La version se modifie, s’affine, selon les réactions du public, selon les trouvailles du conteur. Le texte sera donc soumis à des rajouts, à des coupures jusqu’à ce qu’il trouve sa forme juste.
Avec la pratique et l’expérience je découvrais ainsi les différences fondamentales existant entre l’approche du conteur et celle du comédien. Contrairement au comédien qui est au service de l’auteur, j’étais au service de mon propre texte et j’avais en outre pleine liberté de le modifier à ma guise. Contrairement au comédien qui joue un personnage, le conteur dit « je ». Il n’est pas un personnage, il est lui-même, celui qui a vu et entendu et qui vient témoigner. Il s’engage dans le récit en son nom propre. Il peut à l’occasion dans le récit faire vivre des personnages mais ce n’est pas sa vocation première.
Une autre spécificité du conteur est sa liberté. Il est libre de s’écarter de son récit et d’y retourner, il est libre d’orienter son texte comme il l’entend, de chanter, ou de s’interrompre pour apostropher quelqu’un, il est libre de s’asseoir, de se mettre debout, de danser. Il évolue dans une improvisation toute naturelle du geste, du déplacement, des ruptures. Le conteur à voix nue est son propre metteur en scène. Dans sa relation au public le conteur diffère encore une fois du comédien, il aime avoir une certaine lumière dans la salle pour pouvoir plonger son regard dans celui qui l’écoute. C’est une nécessité vitale, sinon il aura tendance à basculer dans le monologue théâtral. Le conteur sollicite son auditoire, l’invite à participer, à chanter, à répondre, à « l’assister » dans le sens positif du terme.
http://ile-en-ile.org/mimi-barthelemy-naissance-dune-vocation/
