Reconfinement jour 19 (mardi 17 novembre 2020) — Stanislas Tomkiewicz
Reconfinement jour 19 (mardi 17 novembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Rabat 1988
Stanislas Tomkiewicz
France
1925-2003
Je connus Stanislas d’abord par son livre surLe développement biologique de l’enfant*. Je l’ai rencontré à Rabat en avril 1988 au colloque organisé par l’Association Marocaine de Soutien et d’Aide aux Handicapés Mentaux (AMSAHM) sur ” l’attente et l’accueil de l’enfant”.
Médecin pédopsychiatre et psychothérapeute,
son engagement s’est porté sur la lutte contre les violences institutionnelles faites aux enfants tout en restant attentif au sort des personnes handicapées mentales.
Je nous revois , nous promenant dans les artères de la capitale. Stanislas s’était arrêté, surpris de voir les pompiers fermer les volets des fenêtres, qui donnaient sur le parlement : le roi venait le lendemain inaugurer la nouvelle session parlementaire. Dans l’ancienne médina, nous avons cherché longtemps avant de trouver le jeu d’échec artisanal dont il rêvait. Son humour et sa jovialité cachaient mal les profondes blessures qu’il portait.
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Stanislas Tomkiewics, le développement biologique de l’enfant, PUF/ Collec. Sup, 1968
Si quelqu’un, en revanche, avait eu l’idée de me demander pourquoi je travaillais avec les adolescents, j’aurai pu répondre de meilleur coeur et plus simplement : “C’est parce que je les aime.” Mais là non plus, il n’était pas question de dire aux autres, ni à moi-même, une vérité que j’ai mis des années à oser regarder en face : je travaille avec les adolescents parce qu’on m’a volé ma propre adolescence. L’expression peut paraître abusive; on a toujours une adolescence, bien sûr… Disons que la mienne, entre les murs rouges du ghetto de Varsovie et les barbelés de Bergen-Belsen, n’a pas été tout à fait normale : dès que j’ai senti la fin de mon enfance, les bombardements ont commencé au dessus de ma ville; dès que je voulais embrasser une fille, les nazis entraient dans la rue et il fallait s’enfuir…
Mais le vol allait plus loin, je ne l’ai compris que beaucoup plus tard. Dans une adolescence dite normale, les jeunes gens se révoltent contre leurs parents. Ils digèrent ensuite leur révolte pour s’autonomiser et devenir de grands garçons et de grandes filles. Or, moi, on m’a volé même cette “crise d’adolescence”, parce que le jour où j’ai commencé ma révolte, mes parents ont été assassinés, et je suis resté là, avec ma culpabilité sur le dos, et, pendant trente ans, des rêves horribles où mon père bien-aimé revenait régulièrement me tuer.
Si j’ai voulu m’occuper d’adolescents, ce n’était pas pour voir comment se passait une adolescence ordinaire; c’était pour tenter de me guérir en donnant aux adolescents qui n’arrivaient pas à se dépatouiller de leur crise pubertaire l’aide dont j’aurais eu besoin et que personne ne m’a donnée. Mais voilà un premier mensonge. En fait quelqu’un m’a aidé; c’est le moment de raconter comment. Cela expliquera pourquoi je suis devenu psychiatre.
Stanislas Tomkiewicz, l’adolescence volée, Calman-Levy, 1999