Reconfinement jour 37 (samedi 5 décembre 2020) — Leïla Bahsaïn
Reconfinement jour 37 (samedi 5 décembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Sète, avril 2019
Leïla Bahsaïn
Maroc
1985-
*C’était à Sète, fin avril 2019, aux journées Malabata-Tau, Sète-Tanger. Aux côtés du peintre Raïss El-Fenni (Exposition de miniatures :Il y a des gens qui marchent) , de Simon-Pierre Hamelin (*Lettres de Tanger) *et de Zoubeir Ben Bouchta (*Lalla J’mila,*extraits lus par Imane Azmy et Clémence Robin), Leïla Bahsaïn était invitée à présenter son premier roman,*Le ciel sous nos pas, Albin Michel , 2019.
Un roman en deux temps, deux phase dans la vie d’une jeune marocaine, entre ses années d’enfance et d’adolescence au Maroc auprès de sa “mère officielle”, puis les années parisiennes où elle a rejoint sa sœur aînée, Tiffa, et poursuit des études universitaires.
Écrivain franco-marocaine, Leïla Bahsaïn vit en France depuis une dizaine d’année, Après avoir travaillé dans la communication, elle s’occupe désormais de Zitoun, une association qu’elle a fondé au Maroc pour l’alphabétisation des femmes. Elle a reçu le prix de la nouvelle de Tanger décerné par l’Institut français de Tanger et la Bibliothèque Nationale du Royaume.

Il suffit que je me remémore ce voyage pour que je le visualise, là devant mes yeux. À cette heure indécise qui peine à renoncer à la nuit, le troupeau dévale du bus. Un essaim de bonnes travailleuses s’active, se range en file indienne devant le portail; deux volets de grillage hauts et rouillés nous séparent d’un morceau d’Europe : Ceuta, encolure débordant de la péninsule Ibérique au-delà de la petite mer.
Zone libre à la circulation des piétons, la ville marchande. Pas même à vélo qu’elles ont le droit de circuler, les bonnes travailleuses, des fois qu’elles aient envie de pédaler au-delà de la petite mer. Puis des grands gaillards en habit bleu officiel ouvrent le passage et veillent au contrôle et à la circulation. Ils ont besoin des fourmis pour écouler la marchandise du progrès économique et solidaire dans le reste du monde. Nous avançons au milieu des déchets. Des emballages en plastique, des bâches noires, des morceaux de carton et des éclats de verre à la gloire des marques. Le marketing et ses créations on s’y enfonce, pris les pieds dans la mélasse et jusqu’au cou. Au loin, on peut distinguer les hautes murailles surmontées de barbelés et de ronces censées dissuader du grand plongeon dans la petite mer. Vers l’Europe, le paradis ou la mort. On trébuche, on se vautre, on se relève, on avance. Le quartier commercial est une succession de hangars vétuste alternant la grisaille des murs et le blanc bleuté de la chaux. Rien à voir avec la grande surface, l’éclairage tapageur de ses néons, son marbre froid et ses portes magiques (automatiques)
Holà le progrès ! Holà la frontière ! Holà l’Europe !
(… )
Le hangar exhale l’odeur du détergent et du propre. La marchandise est organisée en compartiments cloisonnés, regroupant les produits par famille. Alimentaire. Hygiène et beauté.. Linge et vêtement. Vins et spiritueux. Périmés et délais de péremption courts. L’équivalent de trois ou quatre caddies débordants qu’elle se procure mère officielle. D’un coup d’œil, elle convertit sa provision en pièces et billets, et Don Limpio encaisse l’argent qu’elle arrache de son buste. Puis le préposé à la logistique, un jeune qui manie la corde avec la dextérité d’un jongleur, enroule la cargaison autour de mère officielle.
(… )
Un troupeau de mulets, de bonnes travailleuses accablées, engraissées de produits de grande consommation, passe la sortie. Elles traversent les tourniquets déguisées en bonshommes Michelin, l’une derrière l’autre.
Leïla Bahsaïn, Le ciel sous nos pas, Albin Michel, 2019
Reconfinement jour 36 (vendredi 4 décembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Toulouse, 2015
Gamal Ghitany
Égypte
1945-2015
J’ai connu Gamal lors de mon séjour au Caire en 1996 avant de le retrouver à la librairie La Renaissance, pendant le Marathon des mots en mai 2010, pour présenter son romanLes poussières de l’effacement. Un roman à la tonalité différente de tous les précédents, s’interrogeant sur la mémoire et la résistance à l’oubli. Quartiers du vieux Caire, lieux d’enfance, rencontres, voyages, autant de chemins qu’emprunte Ghitany au travers de récits, contes, anecdotes et surtout de questions, toujours avec émotion et profondeur.
Gamal Ghitany est un écrivain égyptien, un autodidacte qui a pratiqué divers métiers (dessinateur de tapis entre autres) en même temps que naissait sa vocation littéraire. Naguib Mahfouz l’encourage à publier ses premières nouvelles à l’âge de dix-sept ans. Il est incarcéré d’octobre 1966 à mars 1967 pour ses critiques contre Nasser. Il est recruté par le journal أخبار اليوم Akhbar al-Yawm (Les nouvelles du jour). Hostile, à la “politique d’ouverture” ultra libérale initiée par Anouar Es-Sadate, il est interdit de publication pendant près de dix ans. Réintégré dans son journal, il y tient la page littéraire avant de lancer, en 1993, l’hebdomadaire أخبار الأدب Akhbar al-Adab (Les Nouvelles Littéraires) qui deviendra rapidement l’une des principales revues littéraires du monde arabe. Parmi ses publications :
- الزيني بركات، دار الشروق ,1974,
“Zayni Barakat” Seuil, 1985 - 1977 ،وقائع حارة الزعفراني، دار الشروق
La mystérieuse affaire de l’impasse Zaafarâni, Actes Sud 1997 - 1990 ،كتاب التجليات “Le Livre des Illuminations” (1983-1987) Seuil 2005
- 1992 شطح المدينة Les délires de la ville, Actes-Sud, 1999
“Sortie” du travail ?
Retraite ?
Pourquoi parais-je si dérouté, si interloqué et désorienté, comme quelqu’un qui aurait perdu ses repères, alors que depuis longtemps déjà je me retourne sur ce qui a été bien plus souvent que je ne contemple ce qui sera ?
Pourquoi ma conscience du temps s’aiguise-elle subitement, comme si j’avais été pris par surprise, alors que cela fait belle lurette que les choses sont claires ?
…
La retraite ? Comment se fait-il que je ne me sois jamais arrêté à ce terme ? Pourquoi parler de pension à la retraite et appeler “sortie” la fin du travail. L’expression serait-elle l’écho d’un sens secret issu du temps de lointains ancêtres, ceux qui ont nommé la mort “sortie au grand jour”. Refusant l’idée d’une fin ultime, ils ont considéré le silence éternel comme une simple étape, le passage d’un état à un autre…
Sortie au grand jour, la retraite… peut-être. Quelle que soit l’expression, il s’agit de la fin d’une vie et le début d’un temps différent où la remémoration du passé prend le pas sur la projection dans l’avenir. Expression lourde de sens que je garde telle qu’elle figure dans le Livre des Morts :
Hier j’ai accompli ma vie,
Me voici aujourd’hui
Sortant au grand jour.
Il m’arrive de me la répéter, quand je me retrouve seul, face à moi-même, situation guère nouvelle pour moi, la conscience aiguë de la fuite irrémédiable du temps a été le point de départ de la rédaction de ces carnets. Toutefois les premiers pas dans cette opération qui était jusque là de l’ordre de la projection la propulse dans un champ différent. La voix enjouée de ma collègue, l’affection manifestée à mon égard, tout me recentre sur ce que j’envisageais depuis un moment.
Tous ces petits éclats qui ont survécu à l’effacement du temps ne sont que des poussières qui persistent à l’effacement des moments que j’ai traversé ou qui m’ont traversé, tantôt en m’épuisant, tantôt en m’enchantant, me portant sur leurs ailes aux plus hautes cimes.
Gamal Ghitany, Les poussières de l’effacement, Seuil, Paris, 2008
(Traduction par Khaled Osman, revue par Saïd Benjelloun)
الخروج عن الخدمة؟
التقاعد؟
لماذا أبدو دهشا، مباغثا، حائرا كمن فقد علامات الارشاد والتحديد مع أنني منذ حقبة أتطلع إلى ما كان، أكثر مما أرنو إلى ما سيكون ؟
لماذا يتصاعد إحساسي بالزمن فجأة، كأنني دوهمت بغتة مع أن الأمر جليّ منذ فترة ليست بالقصيرة ؟
…
المعاش؟ كيف لم أتمعن هذا اللفظ من قبل، وكيف تسمى النهاية خروجاً، والتقاعد عن العمل معاشا، هل في التعبير أصداء لشفرة خفية قادمة من زمن الأجداد البعيدين، سموا الموت خروجاً إلى النهار، رفضوا النهاية المطلقة، اعتبروا الصمت الأبدي عن النطق مجرّد طور، انتقال من حال إلى حال ؟
الخروج إلى النهار. الإحالة إلى المعاش. . ربما. أيّا كانت التعابير، ليس ذلك إلاّ تعبير عن انقضاء حياة، بدء وقت مغاير، تكون فيه الاستعادة أكثر من التوقّع، أحفظ العبارة الدالة كما وردت في الكتاب القديم المقدس
بالأمس أنجزت حياتي"
"واليوم أخرج إلى النهار
أردّدها عندما أتوحّد بذاتي، أخلو إليّ، حال ليس جديداً عندي، حدة وعي بانقضاء الأوقات منطلق لتدوين تلك الدفاتر، لكن بدء الخطوات العملية لما كان، مجرد توقع، يدفع بالأمور إلى مجال مغاير، صوت زميلتي الباسم، الزهو بالمودة يثير انتباهي إلى ما أدركه في مجمله منذ فترة
تلك الشذيرات المتبقية من اندثار اللحظات، مجرد نثار تبقّى من محو أتم لأويقات مررت بها، أو عبرتني، بعضها أنهكني، أمضني، منها المبهج لي، مرفرفي إلى الرقائق العلا
جمال الغيطاني، نثار المحو، دفاتر للتدوين، الدفتر الخامس، دار الشروق، القاهرة، 2005
