Reconfinement jour 38 (dimanche 6 décembre 2020) — Abdallah Taïa
Reconfinement jour 38 (dimanche 6 décembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Toulouse, 2017
Abdallah Taïa
Maroc
1973-
Le Marathon des Mots, Librairie La Renaissance, Toulouse 2017.
Abdallah a parlé entre autres de Rabat, de la poste plus précisément. Il se rappelle avec délectation ce moment où il faisait et refaisait interminablement la queue à la grande poste de la capitale, non pour une quelconque opération postale, mais pour admirer encore et encore l’homme derrière le guichet dont il venait de tomber amoureux.
Un roman épistolaire pour remonter le temps jusqu’aux origines de son homosexualité.
Abdallah Taïa a publié de nombreux romans :
Mon Maroc*, récit, Séguier, 2000*
Le Rouge du tarbouche*, roman, Séguier, 2004*
L’armée du salut , Seuil, 2006
Maroc 1900-1960*, un certain regard, avec Frédéric Mitterrand, Actes Sud, 2007*
Une mélancolie arabe*, Seuil, 2008*
Lettres à un jeune marocain*, Seuil, 2009*
Le jour du roi*, Seuil, 2010*
Infidèles,roman, Seuil, 2012
Un pays pour mourir, Seuil, 2015
- La Vie lente, Seuil, 2019

Je ne suis ni homme ni femme.
Je suis toi, maman. Sans avoir tout ce que tu possédais comme pouvoir.
Briser, quitter, rompre, partir, terminer, effacer, c’est ce qui me donne le plus de plaisir depuis quelques années.
Au début, je croyais que c’était une force. Je peux arrêter une histoire qui ne me rapporte plus rien. Je peux du jour au lendemain quitter un homme que j’ai manipulé bien comme il faut pour qu’il tombe amoureux de moi. Je peux quitter un ami, rompre un lien, sans regrets ni remords. Je peux être seul. Seul, je peux, je peux… Là à l’instant où je t’écris, je sais que ce n’est pas complètement vrai. Ce n’est qu’une fiction que tu as installée en moi et à laquelle chaque parcelle de mon corps, de mon être, continue malgré moi de croire fort. Fort.
(…) Je suis homosexuel. Tu m’as mis au monde homosexuel et tu as renoncé à moi.
C’est de ta faute, tout cela. Oui, entièrement de ta faute. Ce malheur interminable. Ces malentendus permanents. Ce sentiment que je ne peux pas exister vraiment quelque part. Pourtant, je suis toujours là, 40 ans, entre deux pays, la France et le Maroc, sans repère fixe, sans amour sûr, sans histoire légitime à moi et rien qu’à moi. Je suis perdu, depuis le départ, dans ton ventre déjà, en France encore plus que jamais.
Chaque matin je me renie. J’ouvre les yeux, je me rappelle que je suis homosexuel. J’ai beau avoir fait tout un travail pour m’accepter, me laver des insultes, j’ai beau me répéter depuis des années que j’ai le droit de vivre libre, vivre digne, vivre vivre, rien n’y fait : cette peau homosexuelle que le monde m’a imposée est plus forte que moi, plus dure, plus tenace. Cette peau, c’est ma vérité au-delà de moi. Je ne l’accepte pas complètement mais je sais que je n’existe que par elle, malgré mes multiples tentatives d’évasion, d’émancipation.
(…) Tu étais enceinte de moi. Tu croyais que j’étais une fille.
Abdallah Taïa, *Celui qui est digne d’être aimé,*Seuil, 2017