Reconfinement jour 44 (samedi 12 décembre 2020) — Boualem Sansal
Reconfinement jour 44 (samedi 12 décembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Toulouse, 2016
Boualem Sansal
Algérie
1949-
Nous nous sommes connus au Marathon des Mots, au Forum de la Librairie La Renaissance, à Toulouse en 2016.
*Boualam Sansal est un écrivain algérien d’expression française censuré en Algérie à cause de sa position très critique envers le pouvoir en place. Il a une formation d’ingénieur ainsi qu’un doctorat d’économie. En 1999, son premier roman, *Le Serment des barbares,*reçoit le prix du premier roman et le prix Tropiques. Suivront :
*L’enfant fou de l’arbre creux,*Gallimard, 2000
- Dis-moi le paradis, Gallimard, 2003
- Harraga, Gallimard, 2005
- Le village de l’allemand, Gallimard, 2008
- Rue Darwin, Gallimard, 2011
- 2084 : la fin du monde, Gallimard, 2015
- Le train d’Erlingen ou la métamorphose de Dieu, Gallimard, 2018
- Abraham ou La cinquième alliance, Gallimard, 2020

“Entre, cher Ati, entre … sois le bienvenu … Je t’ai invité dans mon jardin secret pour me faire pardonner de vous avoir abusés … et aussi, je l’avoue, parce que j’ai besoin de toi … Le voyage dans le temps et dans le paradoxe auquel je te convie m’aidera dans ma propre recherche, je suis arrivé à un point où je doute de tout, à commencer par moi. Asseyons-nous un moment … oui, là, par terre … Je voudrais te prépare à ce que tu vas voir … Tu ne sais pas ce qu’est un musée puisqu’il n’en n’existe pas en Abistan ( pays des croyants* ) … Notre pays est ainsi, il est né avec l’idée absurde que tout ce qui existait avant l’avènement du Gkabul( قبول, acceptation* ) était faux, pernicieux et devait être détruit, effacé, oublié, de même que l’Autre, s’il ne se soumettait pas au Ghabul. Le musée est en quelque sorte le refus de cette folie, c’est ma révolte contre elle… Mais en même temps, et tu le ressentiras pet-être, un musée est un paradoxe, une supercherie, une illusion aussi pernicieuse.
Reconstituer un monde disparu est toujours à la fois une façon de le détruire une deuxième fois puisque nous le sortons de son contexte pour le planter dans un autre et ainsi nous le figeons dans l’immobilité et le silence ou nous lui faisons dire et faire ce qu’il n’a peut-être ni dit ni fait. Le visiter dans ces conditions c’est comme regarder le cadavre d’un homme.Tu le regardes autant que tu voudras, tu t’aideras des photos de cet homme de son vivant, tu liras tout ce qui a pu être écrit sur lui mais jamais tu ne sentiras la vie qu’il y avait en lui et autour de lui. Dans mon musée, il y a beaucoup d’objets d’une certaine époque, le vingtième siècle comme l’appelaient ses contemporains, disposés selon leur fonction et l’usage qui en était fait, tu verras aussi des reproductions de cire bouleversantes de vérité d’hommes et de femmes dans leur quotidien reconstitué dans ses plus fins détails, mais toujours manquera ce quelque chose, ce mouvement, cette respiration, cette chaleur, qui fera que le tableau est et reste une nature morte. Aussi grande soit-elle, l’imagination ne peut donner vie …
J’aimerai qu’après avoir visité le musée tu me dises, si tu veux bien, ce que tu auras ressenti, ce que les scènes auront pu t’inspirer de réflexions. Cela fait si longtemps que je les regarde qu’une distance s’est créée entre nous, si jamais elle a pu ne pas exister… Parfois j’ai l’impression de visiter un cimetière rencontré sur ma route, je vois des tombes, je lis des noms, mais je ne sais rien sur ces morts, sur les vivants qu’ils étaient, et rien sur le lieu et le temps qu’ils habitaient.
Boualam Sansal, 2084, La fin du monde, Gallimard, 2015
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- C’est moi qui précise