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Saïd Benjelloun
Calligraphie • Poésie • Traduction

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28 décembre 2020 Année 2020

Reconfinement jour 60 (lundi 28 décembre 2020) — Tahar Ben Jelloun

Reconfinement jour 60 (lundi 28 décembre 2020)

Une rencontre, un écrit ..

Toulouse, 2016
Tahar Ben Jelloun
Maroc1947-


Nous nous sommes croisés, à Puteaux en 1973, à Paris plus d’une fois, et à Toulouse pour présenter son roman Le mariage de plaisirà la librairie La Renaissance pendant le Marathon des Mots.
Poète et romancier, Tahar Ben Jelloun a publié son premier recueil, Hommes sous linceul de silence, en 1971. Il s’installe à Paris où il obtient un doctorat de psychopathologie social qui lui inspirera son roman La Réclusion solitaire, en 1976. Il obtient le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée, la suite de L’enfant de sable(1985). En 2008, il est élu membre de l’Académie Goncourt en remplacement de Francois Nourrissier. En 2013, il participe à un colloque international au Sénat de Paris sur l’islam des Lunières avec Malek Chebel, Reza, Olivier Weber, Abdelkader Djemaï, Gilles Kepell et Barmak Akram. Il écrit plusieurs ouvrages pédagogiques: Le racisme expliqué à ma fille (1998), L’islam expliqué aux enfants (2002) et Le terrorisme expliqué a nos enfants(2016).
Parmi ses nombreuses publications:
Harrouda*, Gallimard, 1973 et rééd. 2010*
Les amandiers sont morts de leurs blessures*, poèmes, Maspéro, 1976*
La plus haute des solitudes*, Gallimard, 1977*
Moha le fou, Moha le sage*, Gallimard, 1978*
La prière de l’absent*, Gallimard, 1981*
L’enfant de sable*, Gallimard, 1985*
Les yeux baissés*, Gallimard, 1991*
La nuit de l’erreur*, Gallimard, 1997*
Cette aveuglante absence de lumière*, Gallimard, 2001*
L’insomnie*, Gallimard, 2019*
Le mariage de plaisir*, Gallimard, 2016*
Un pays sur les nerfs*, Gallimard, 2017*
L’a punition*, Gallimard, 2018*
L’insomnie*, Gallimard, 2019*

Hadj Mabrouk les reçut en récitant des prières et en faisant brûler de l’encens du paradis dans un petit chandelier argenté. Il prit dans ses bras Karim, le serra contre lui, puis après quelques prières silencieuses, il déclara :
“Cet enfant est un don de Dieu, une lumière. Vous avez de la chance de l’avoir. Il est le sens de la vie et la grâce de l’amour. J’ai rarement rencontré une telle pureté dans un esprit et dans un corps. Cet enfant n’est pas un handicapé. Je sais, il lui est difficile de s’exprimer, et il aura toujours du mal à se faire comprendre par la parole, mais il possède plus que les mots, il a un coeur immense, bon, et il voit mieux que quiconque. Oui, Karim voit avec ses yeux mais aussi avec son coeur. Il ne fera jamais de mal. Mais vous devrez prendre soin de lui, le protéger, ne pas laisser de mauvaises personnes s’approcher de lui. De toute façon, il les reconnaîtra avant vous. Faites-lui confiance. Il ne fera pas de grandes études, mais mieux que cela, il sera l’homme de la belle et suprême bonté. Son savoir, il l’a reçu à la naissance. Dieu le lui a offert car il n’est pas armé pour tout apprendre comme les autres enfants. Chez nous ces enfants sont recherchés, car nous les considérons comme des messagers de Dieu. Ce sont les autres qui sont mis à l’épreuve : vous les parents ainsi que tous ceux qui vivent auprès de lui… “
Dans la famille, on le considérait comme “le bon pain”, “le coeur blanc”, “le dépositaire du bien”, “l’innocent”. Certains l’aimaient sincèrement, d’autres le mettaient à distance - le handicap, avait dit un jour son père, n’est pourtant pas contagieux. Peu importait cette méfiance. Karim était au-dessus de cela et se portait bien. Comme il avait un souffle au coeur,, il voyait une fois par an le docteur Adrien qui travaillait dans la caserne de l’armée française en dehors de la vieille ville. Il était encore petit, un jour où il accompagnait sa mère au hammam, une vieille femme lui demanda de lui montrer la paume de sa main droite. Elle la scruta comme une voyante, puis la lâcha en disant : “Tant pis.” Lalla Fatma ne comprit pas sa réaction. La concierge, assise à l’entrée, lui expliqua que cette femme recherchait un enfant qui aurait une ligne droite au milieu de la paume de la main, car une croyance voulait que ce signe particulier désigne les seuls enfants capables de trouver un trésor caché. Une bande de voyous avaient récemment tenté d’enlever un petit garçon qui était né avec ce signe pour le vendre à une tribu dans le Haut Atlas où on disait qu’il y avait des trésors de toutes sortes. Lalla Fatma eut des sueurs froides et prit Karim par la main en lui disant qu’il ne devait jamais montrer sa paume à quiconque.
Tahar Ban Jelloun, Le mariage de plaisir*, Gallimard, 2016*