Reconfinement jour 61 (mardi 29 décembre 2020) — Hala Kodmani
Reconfinement jour 61 (mardi 29 décembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Toulouse, 2015
Hala Kodmani
Syrie
Marathon des mots, Librairie Ombres Blanches, Toulouse, 2015
Hala Kodmani est une journaliste franco-syrienne, grand reporteur pour Libération. Elle a reçu en 2013 le prix de l’Association de la presse diplomatique française (APDF) pour sa couverture de la situation en Syrie. Elle a traduitDu despotisme et autres textes*(2016, Actes Sud) de ‘Abd al-Rahmân al-Kawâkibî, après avoir écrit son premier livre, La Syrie promise(Actes Sud-Sindbad, 2014). Son dernier ouvrage publié, Seule dans Raqqa (Éditions des Équateurs, 2017), plonge une nouvelle fois ses lecteurs dans l’actualité de la Syrie.*


14 février 2011
A Nazemkodmani@orouba,com
Comme c’est éclairant ce que tu dis là. Les révolutions d’aujourd’hui sont aussi la grande revanche d’une jeunesse éduquée sur les ploucs ignorants qui les ont gouvernés depuis leur naissance et dont les régimes leur barrent les voies. On l’a beaucoup dit au sujet de la révolution tunisienne : c’est le niveau d’éducation des Tunisiens qui a permis ce soulèvement pacifique magnifique. C’est une révolte des jeunes diplômés qui demandent justice parce qu’ils ont été privés de travail et de libertés par des régimes corrompus, avides d’argent et de pouvoir.
Une dimension nouvelle a été apportée aussi par l’accès et les pratiques des jeunes sur Internet. Tu n’as pas connu ces réseaux sociaux sur lesquels sont branchés en permanence nos enfants et tant d’autres jeunes, y compris dans les pays arabes. C’est un peu compliqué de t’expliquer, mais ce sont des systèmes qui mettent les abonnés en contact direct et immédiat sur Internet, leur permettant de communiquer entre eux, d’échanger et de partager des informations et des réflexions. C’est à travers ces plates-formes, notamment Facebook, que les jeunes Tunisiens et Égyptiens ont réussi à se mobiliser en échappant à la surveillance policière des dictatures qui ont bloqué toute activité politique. Leur exemple est suivi dans la plupart des pays arabes où des appels fixant des dates pour manifester sont lancés sur les réseaux. Les Égyptiens avaient commencé, quelques jours après la chute de Ben Ali, et choisi le 25 janvier pour lancer leur mouvement. Depuis l’agenda arabe se remplit de rendez-vous avec la révolte qui gagne même dans les pays les plus inattendus. Figure-toi que ce 14 février a été désigné comme “jour de colère” à Bahreïn, ce petit machin au large de l’Arabie Saoudite ! Le grand royaume n’est d’ailleurs pas à l’abri puisqu’un mouvement, Saudi Matalib (“Revendications saoudiennes”), a été lancé pour le 11 mars.On verra bien ce que ça peut donner. En Libye, des jeunes ont pris date pour le 17 février.
J’ai dû me mettre sur ces réseaux sociaux à l’occasion de ces révolutions. Tu aurais voulu sans doute que je t’initie à leur utilisation, comme je l’avais fait pour Internet dont tu as vite appris à te servir, pour les sites d’information d’abord puis le courriel. Tu aurais suivi, comme je l’ai fait sur un site appelé Twitter, minute par minute, les dernières heures du dictateur tunisien et le départ du cortège qui a mené Ben Ali à l’aéroport de Carthage, deux heures avant qu’il ne soit annoncé par les agences de presse. Pour la révolution égyptienne, je me suis inscrite sur Facebook, réseau préféré des jeunes Égyptiens où ils ont lancé les premiers appels à manifester. Le plus amusant, c’est que tout le monde écrit en arabe dialectal sur ces plates-formes. J’ai du mal au départ à ;lire cette langue qui n’a jamais été que parlée. Mais c’est venu très vite et je me suis mise aussi à écrire mes commentaires en dialecte égyptien ou syrien, selon le cas, puisque bizarrement le régime à Damas vient d’autoriser l’ouverture de Facebook, jusque-là interdit.
Hala Kodmani, La syrie promise, Sinbad Actes Sud, 2014