س
Saïd Benjelloun
Calligraphie • Poésie • Traduction

Rechercher dans l'œuvre & les expositions

Saisissez un mot-clé pour parcourir les poèmes, calligraphies, expositions et publications.

9 décembre 2020 Année 2020

Reconfinement jour 41 (mercredi 9 décembre 2020) — Fadéla M'Rabet

Reconfinement jour 41 (mercredi 9 décembre 2020)

Une rencontre, un écrit ..

Montauban, 2008
Fadéla M’Rabet
Algérie
1935-


Montauban, au salon Lettres d’Automne, 2008
Fadéla M’Rabet, féministe algérienne de la première heure, est docteur en biologie. A la suite de la publication de La Femme algérienne (Maspero 1965) et de Les Algériennes (Maspero 1967), elle est interdite d’enseignement, de médias et doit quitter l’Algérie. Aujourd’hui Parisienne, elle a été maître de conférences et praticien des hôpitaux à Broussais Hôtel-Dieu.
Parmi ses autres publications:
Le chat aux yeux d’or, Des Femmes-Antoinette Fouque, 2006
Une femme d’ici et d’ailleurs, Ed. de l’Aube, 2005 - Riveneuve, 2010
Une enfance singulière*, Balland, 2003 -Riveneuve, 2008*
Le Muezzin aux yeux bleus, Riveneuve, 2008
La salle d’attente,Des Femmes-Antoinette Fouque, 2013.

Pourquoi désirais-je tant être chanteuse ?
Pas seulement parce que les cordes vocales sont érogènes. Je voulais tout simplement séduire en toute impunité et sans culpabilité.
Donner de la joie simultanément à des millions d’hommes et de femmes, de toutes origines, toutes orientations sexuelles confondues, c’est aimer et être aimée avec la seule vibration de ma voix. Cette voix, qui fait d’abord vibrer mon corps, puis le corps de l’autre, de proche en proche va se propager comme une vague sur la mer, comme une houle dans l’océan.
J’étais Amália Rogrigues quittant Lisbonne pour remonter le Tage. Seule sur ma frêle embarcation, je luttais, à contre-courant, pour rester debout. De ma voix rauque oppressée par le chagrin, je faisais entendre ma nostalgie et mes regrets. Ma chevelure et ma longue écharpe déroulées par les vents transformaient ma barque en caravelle d’autrefois. Je n’étais plus seule. “Penchés à l’avant de blanches caravelles”, de nombreux capitaines me promettaient “des étoiles nouvelles”*.
Quand les sirènes du port de Skikda annonçaient le départ des paquebots pour Marseille, j’étais Edith Piaf. Éternellement, pathétiquement accueillante comme la fatalité, je criais ma compassion pour les milords paumés de tous les ports du monde.
Curieusement, je ne me suis jamais identifiée à Oum Kalthoum descendant le Nil. Peut-être parce qu’aucun bateau ne quittait Skikda pour le Caire. Peut-être aussi à cause du rejet implacable de Baba, mon père. Quand il nous surprenait autour du gramophone d’où montaient les voix saturées de sensualité des chanteuses égyptiennes, il nous foudroyait de son mépris.
À vrai dire, la sirène des paquebots en partance pour la France était un appel plus puissant que les chants sirupeux et liquéfiants du Moyen-Orient.
Notre vie était rythmée par les appels du muezzin et les sirènes du large. Marseille criait plus fort qu’Oum Kalthoum. Ses bateaux appareillaient pour un autre monde. Celui de la chanteuse égyptienne était immuable, comme l’appel du Muezzin.
Je voulais être chanteuse peut-être aussi pour avoir le même pouvoir que le muezzin ou, plus secrètement, pour lui opposer un contre-pouvoir. Eros contre Thanatos.
Hélas, l’école française laïque et républicaine ne m’a pas appris à chanter.
Fadéla M’Rabet, Le Muezzin aux yeux bleus, Riveneuve, 2008
ــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــــ

  • Ou, penchés à l’avant des blanches caravelles, Ils regardaient monter en un ciel ignoré Du fond de l’Océan des étoiles nouvelles.
    (Les conquérants, José Maria de Heredia, 1842-1905)