Reconfinement jour 53 (lundi 21 décembre 2020) — Cécile Oumhani
Reconfinement jour 53 (lundi 21 décembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Cahors, 2008
Cécile Oumhani
France1952-
Romancière et poétesse, héritière de la sensibilité de sa mère, l’artiste-peintre écossaise, Madeleine Vigné-Philip, Cécile Oumhani décrit avec tendresse des personnages, des lieux et des moments d’absence et d’éloignement de part et d’autre de la Méditerranée.
Parmi ses recueils :
- 1998 : Des sentiers pour l’absence, Le Bruit des Autres
- 2003 : Chant d’herbe vive, poèmes, avec des dessins de Liliane-Eve Brendel, Voix d’Encre
- 2005 : Demeures de mots et de nuit, Voix d’Encre
- 2019 : Mémoires inconnues*,* poèmes, éditions La tête à l’envers (accompagnement plastique : Liliane-Eve Brendel)
Parmi ses Romans: - 1999 : Une odeur de henné, Paris-Méditerranée (Paris) et Alif (Tunis)
- 2001 : Les racines du mandarinier, Paris-Méditerranée
- 2003 : Un jardin à La Marsa, Paris-Méditerranée
- 2013 : Tunisie carnets d’incertitude, Elyzad
- 2016 : Tunisian Yankee, Elyzad
Collectif - 2007 : À cinq mains, nouvelles, avec Emna Belhaj Yahya, Rajae Benchemsi, Maïssa Bey et Leïla Sebbar, Éditions Elyzad (Tunis).

Juin 1976
Les maisons de Carthage basculent. Englouties dans la brume neigeuse du hublot. Fauchées sous mes pieds. Silhouettes aimées, debout sur le quai lorsque le train s’ébranle. Ne rien perdre d’images en déroute. Serrer au fond de soi ce qui est déjà en train de se faire mémoire. Les terrasses, ce blanc marbré de sable. Celui d’ici, devenu là-bas. Les anciens ports puniques, Sidi Bou Saïd, La Marsa. Une terre à laquelle je suis arrachée sans retour. Me reste l’immensité de la mer, au-delà de la côte qui s’en va. Ainsi commence le temps de l’absence et des lettres. Envoyées par les êtres chers, elles exacerbent le manque. La vie continuée sur l’autre rive, sans qu’on y soit. Pour seul bagage, des mots tracés sur le papier.
Des années sans revenir…
…
Vendredi 14 Janvier 2011
Pâleur du jour à la fenêtre. Ai-je pris le temps de m’y arrêter alors que je vais de l’écran de la télévision à celui de l’ordinateur ? À l’affût des bribes de ce qui se passe sur l’avenue Bourguiba. Fragments d’informations, bouts d’images envoyées par des téléphones portables. Le cœur au bord du vide.
La poitrine saturée d’angoisse.
Des heures durant une foule qui redresse la tête.
…
9 mars au soir
Périmètre du tapis de laine brune où s’amenuise le monde.
Profondeur du lit retrouvé. Reconnaissable entre tous. L’épaisseur du matelas pour parer le choc du temps.
Certitude d’un sol, traversé d’années, de visages et de mots. Le chant de la pluie ne s’y est jamais tout à fait tu.
Sombrer. Rejoindre ce qui n’a pas été.
Ou plutôt a été, mais sans nous.
A été avec eux, restés sans nous.
Cécile Oumhani, Tunisie, carnets d’incertitude, Elyzad, 2013