Reconfinement jour 50 (vendredi 18 décembre 2020) — Aline Tauzin
Reconfinement jour 50 (vendredi 18 décembre 2020)
Une rencontre, un écrit ..

Paris, 2002
Aline Tauzin
France
Nous nous sommes connus en 2002 lors d’une journée d’études sur organisée par le CREAM-LACNAD (Langues et cultures du nord de l’Afrique et de la Diaspora) de l’Institut national des langues et civilisations orientales, à Paris,*
Anthropologue, chercheur au C.N.R.S. (C.N.R.S.-Université Paris7, centre de recherches Psychanalyse, médecine et société), Aline Tauzin est l’auteur de :
-Figures du féminin dans la société maure(Mauritanie), Karthala, Paris, 2001
-Femme, musique et islam. De l’interdit à la scène,CLIO, Histoire, Femmes et Sociétés, 2007
-Femmes du Maroc ou le désir en suspens, Figures cliniques du pouvoir, sous la direction de P.-L. Assoun et M. Zafiropoulos, Anthropos, Paris, 2009)
-Badinage et racontars. Formes nouvelles du lien amoureux en Mauritanie, EDNA 13, Instituto de Estudios Islámicos y del Oriente Próximo, Saragosse, 2009-2011.
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- Insultes, injures et vannes - En France et au Maghreb, Ed. Carthala, 2008

[Dans la société maure contemporaine] un lien de causalité est établi entre l’identité féminine revendiquée par certains hommes, et leur fréquentation, durant l’enfance, de la musique et de ceux qui, statutairement, la produisent, les griots. Ils s’en sont trouvés “gâtés” (xâser), précise-t-on. Autrement dit, ils sont devenus femmes parce qu’ils se sont laissés imprégnés par la mélodie des instruments et de la voix, parce qu’ils n’ont pas été protégés contre une expérience qui a eu pour conséquence de saper leur masculinité. Et c’est en tant qu’interprètes, associés aux musiciens traditionnels, que la société les intègre …
Dans le dialecte hassaniyya contemporain, transsexuel se dit gordigân*. Le mot provient de la langue wolof parlée dans le Sénégal voisin, où il signifie littéralement “homme-femme” …
Les professions auxquelles ils aspirent sont de celles que l’on considèrent comme féminines… .il est un fait remarquable, celui de leur assignation au rôle de musiciens, en compagnie des griots. Une assignation qui perdure et se déploie, au point qu’il ne se conçoit plus, de nos jours, de festivité réussie sans la présence de gordigânât. La place a, du reste, été largement investie par eux. Ainsi quelques-unes des danses aujourd’hui en vogue comptent parmi leurs créations. Quant aux solos de tambour, véritables performances scéniques qu’ils exécutent avec l’expressivité soulignée plus haut, lors des mariages par exemple, ils sont impatiemment attendus de tous les convives. Sans doute les transsexuels y reprennent-ils, en les développant, des danses à peu près disparues, dans lesquelles les femmes, assises, faisaient virevolter leurs mains autour de leur visage, entre deux coups frappés sur la percussion, sur un rythme de plus en plus vif et sonore. Là est le lieu de leur véritable inscription dans la société maure, alors même que la musique, particulièrement celle qui accompagne les rituels, y est la spécialité d’un groupe statutaire, et qu’elle est l’aboutissement d’un long apprentissage très tôt commencé au sein des familles qui le composent. Si, malgré de telles contraintes, les transsexuels sont associés aux griots, si les résistances tenant aux questions de rang sont alors gommées, c’est sans doute que, dans le champ de la musique, quelque chose de la féminité revendiquée par eux peut être géré, toléré, voire magnifié et, qui sait, éprouvé par les spectateurs, le temps de la fête. Cela revient à dire que, dans une telle configuration, femme et musique sont synonymes.
Aline Tauzin, Figures du féminin dans la société maure(Mauritanie), Karthala, 2001
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- Le pluriel, *gordigânât,*est de genre grammatical féminin